Les révolutions du dix-neuvième siècle : un curieux synchronisme

Le Lien Légitimiste dans son numéro 42 – Novembre-décembre 2011 – nous offre un article de Monsieur Luc Boisnard de grande qualité. Cette analyse du synchronisme des révolutions du 19ème siècle nous permet une mise en perspective des « Révolutions arabes » dont la spontanéité et le hasard paraissent soudain bien irréels. L’histoire ne se répète pas mais les mêmes causes ont les mêmes effets. Ceux qui tiraient en ficelles hier ne sont-ils pas toujours derrière les bouleversements dont les peuples sont les victimes ? Poser la question est déjà y répondre.

 

La préparation de 1789 est bien connue ici. Joséphisme, illuminisme, maçonnerie se conjuguèrent pour subvertir les traditions politiques de la Chrétienté. Mais les ruines morales, politiques, économiques [1] n’arrêtent pas le bras des sectaires, hier comme aujourd’hui. Le XIXe siècle est dominé par la poursuite de l’œuvre – pardon l’Œuvre.

Le premier succès est le retour à une fausse royauté, en France. Une ambassade de maçons (La Fayette, d’Argenson) auprès des généraux de l’armée des Coalisés (« Nous voulons un prince étranger et non-catholique ») n’aboutit pas ; mais on sait quelle entrave sera la Charte de 1814 pour le gouvernement de Louis XVIII, et quel appui prendront les libéraux, en 1829-1830, sur ce texte malheureusement concédé.

Le regroupement des États allemands est le deuxième succès de la secte. Là où la Royauté française avait prudemment, depuis le Traité de Westphalie, encouragé le maintien du morcel­lement du Saint Empire, les révolutionnaires ont nourri, depuis le Traité de Bâle (1795), les appétits de la Prusse. Né de la spoliation des chevaliers teutoniques, cet État du Nord, protestant, va digérer lentement les trois cent cinquante morceaux de la mosaïque germanique. À chaque revers de l’Empire, Napoléon met dans la balance du traité subséquent quelques-unes de ces villes libres, de ces principautés que la Prusse avale goulûment.

La domestication de Rome – vaste sujet [2] – , le monopole de l’enseignement confié à l’État, autant de jalons dans la chute des pouvoirs chrétiens. L’influence délétère des maçons auprès du Roi (Talleyrand, Fouché, Decazes) aggrave celle de la Charte sur la vie politique de la Restau­ration ; Adolphe Thiers avouera, en 1873, que « la Constitution de 1814 est sortie des entrailles-mêmes de la Révolution… ».

Organisation de sécurité collective échafaudée en 1815 par les puissances européennes victo­rieuses sur Napoléon, la Sainte Alliance est aussi le nom de la politique suivie par ces pays jus­qu’en 1848. On donne encore ce nom à un pacte mystique signé à Paris le 29 juin 1815 par le tsar Alexandre Ier, l’empereur François Ier d’Autriche et Frédéric-Guillaume III de Prusse : un orthodoxe, un catholique, un protestant souscrivent à cette formule anti-libérale : « les préceptes de la justice, de la charité chrétienne et de la paix doivent avoir une influence immédiate dans les conseils des Princes, et guider tous leurs pas ». Ce pacte, auquel adhèrent tous les princes européens – sauf le Régent d’Angleterre, le Sultan et le Pape – marque le retour à une politique chrétienne en Europe.

La base de cette union est la quadruple alliance signée le 20 novembre 1815, qui renouvelle le pacte de Chaumont de mars 1814, entre la Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre. Son but premier est de prémunir l’Europe contre une nouvelle politique guerrière de la France, si elle revient à son vomissement révolutionnaire. L’union des trônes se forgera dans des Congrès [3]. Le but second nous intéresse tout particulièrement ici : intervenir contre les menées de la révolution souterraine.

Car la secte a changé de tactique. Désormais, on critique dans Loges et Ateliers la précipitation des Pères… Il faut, y dit-on, « contenir les témérités, fortifier les faiblesses », bref se préparer. Comme elle nous parle encore, cette formule sortie d’une Vente [4] : « C’est d’insuccès en insuccès que l’on arrive à la victoire » ! Voici l’heure du carbonarisme, traduction activiste et toute circonstancielle de la maçonnerie. En France, il fomente les complots militaires de Belfort et de Thouars en 1821 – où La Fayette et d’Argenson jouent le rôle capital -, de La Rochelle en 1822. En Espagne en 1823, après le Piémont en 1821, les révolutionnaires s’agitent ; et la Sainte Alliance intervient contre eux. Elle se propose même de porter son action en Amérique, mais l’Angleterre s’y oppose… ! Outre-Atlantique, les Anglais sèment la discorde dans les colonies espagnoles par Frères interposés –  Bolivar, San Martin…

Désormais, les réseaux sont en place pour soulever l’Europe contre les gouvernements légitimes. C’est ici que s’observe le curieux synchronisme des rébellions :

1820 : la Savoie contre l’Autriche (et les Alpes connaissent alors une « chouannerie » fidèle à l’Autriche, contre les libéraux et les maçons).

1823 : les libéraux contre les Bourbons en Espagne…

1830 : Révolution contre les Bourbons en France.

1831 : soulèvement de la Pologne.

1832 : soulèvement en Romagne contre le Pape (le futur Napoléon III est parmi ses combattants).

1848 : Révolution en France.

1848 : le Piémont contre l’Autriche.

1848 : la Hongrie contre l’Autriche.

Cette dernière crise est la plus grave, par le nombre de capitales touchées (Vienne, Berlin, Milan, Rome, Paris) et par sa conséquence : l’émancipation des Juifs dans ces Etats. L’évidence de ce synchronisme jamais évoqué marque bien l’aveuglement des peuples, savamment entretenu par les historiens « alimentaires ». On scinde les récits, on brouille les cartes chronologiques pour ne présenter que le petit côté des événements… Mais la poursuite du fil des complicités permet de saisir l’essentiel de la manœuvre, de l’Œuvre.

En fait, on assiste vers 1840 à la convergence de deux courants : l’idéal libéral prôné par la bourgeoisie et que traduisent les idées de « constitution », de droit de vote, de laïcité, d’une part ; l’idéal national, d’autre part. Deux théories se partagent ce dernier : les Français pensent que la nation vient des souvenirs communs [5] là où les Allemands l’appuient sur la race, la langue, et prônent la théorie du « fait inconscient ». Ces tendances diverses, même au sein des minorités nationales, sont dirigées par une poignée d’hommes éclairés.

En Allemagne, par exemple, l’extension de l’influence prussienne à partir de 1828 [6] fait de Frédéric-Guillaume IV l’otage des libéraux. En Italie, le Risorgimento est, lui aussi, divisé en deux clans : les révolutionnaires, adeptes du carbonarisme et soutenus par Napoléon III, menés par Mazzini et se proclamant « républicains », partisans de l’insurrection armée, cohabitent avec les modérés qui songent à une Fédération pontificale, prônent le progrès technique [7], et imposeront finalement le roi de Sardaigne à la tête de ce nouvel Etat.Un moment convaincu de la loyauté de ces modérés, le pape Pie IX tentera de les soutenir, mais son échec à les faire revenir de certaines positions libérales le détournera de cette alliance : il deviendra le grand pape anti-libéral du Syllabus, canonisé par Benoît XVI…

En France, le Convent de Strasbourg en 1847 réunit Isaac-Moïse Crémieux, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Proudhon, Marie…, comme par hasard les futurs membres du gouvernement provisoire de 1848 ! Certes, on constate la rivalité de deux tendances, les bourgeois du National [8] boudant les socialistes de la Réforme. Mais l’inspiration maçonnique les réunit fermement. Le 6 mars 1848, le gouvernement provisoire reçoit une délégation des Loges du Grand-Orient qui déclare : « la devise de la république est celle de la maçonnerie » ; et Crémieux, fondateur de l’Alliance israélite universelle, de répondre : « La république est dans la maçonnerie, et bien la république fera ce que fait la maçonnerie ». Quatre jours plus tard, le Suprême Conseil du Rit écossais vient féliciter le gouvernement, et Lamartine lui-même se laisse aller jusqu’à exalter « vos principes, devenus ceux de la république française ». Est-il vraiment besoin d’autres aveux, lorsque la collusion entre la secte maçonnique et les gouvernements républicains se manifeste dès l’origine de ces derniers ?

 

Luc Boisnard


[1]              Voir René Sédillot : Le coût de la révolution française, P. 1987

[2]              voir le Mémorial de Sainte-Hélène, où tout est crûment exposé, passim

[3]              le plus connu est celui de Vienne 1815, mais aussi ceux d’Aix 1818, Karlsbad 1819, Vienne et Troppau 1820, Laibach 1821, Vérone 1822.

[4]              Réunion de carbonari.

[5]              C’est la théorie de Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence de mars 1882 à la Sorbonne.

[6]              Prélude à la création du Zollverein (1834), union douanière sous la direction de la Prusse, premier échelon de l’union politique qui sera scellée en 1871 dans la Galerie des Glaces du château de Versailles.

[7]              Cavour et le tunnel du Mont-Cenis

[8]              fondé en janvier 1830 par le trio A.Thiers, A.Carrel et F.Mignet, les d’Orléans étant bailleurs de fonds, ce journal « mit la Restauration en état de siège dès son premier numéro », selon le mot de Sainte-Beuve.

 

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Commentaires
Un Commentaire pour “Les révolutions du dix-neuvième siècle : un curieux synchronisme”
  1. Geronimo says:

    La Franc-Maçonnerie, bientôt 300 qu’elle “révolutionne” le monde!! A qui profite le crime….

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