La Royauté sociale de N.S. Jésus-Christ mise aux oubliettes? par Arnaud de Lassus
Fidèle à l’orientation générale donnée par le livre de Jean Ousset Pour qu’Il règne, l’AFS s’est toujours efforcée de défendre la Royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ, doctrine fondamentale sur laquelle repose l’ordre social et qui a été mise aux oubliettes à la suite du concile Vatican II. Elle concluait sa brochure La liberté religieuse trente ans après Vatican II (rédigée en 1995) par la supplique suivante :
A la requête qu’exprimait Jean Madiran : « Très saint Père, rendez-nous l’Ecriture, le catéchisme et la messe »[1], il faudrait donc ajouter : « Très saint Père, rendez-nous le Christ-Roi ».
Sur cette même question, la Fraternité saint Pie X, depuis plus de trente ans, a publie des études de premier ordre. Qu’il suffise de citer ici les livres de Mgr Lefebvre « Ils L’ont découronné » et « Mes doutes sur la liberté religieuse » (édit. Clovis).
Dans le n°163 (janvier-février 2005) de la revue Fideliter figure un article de l’abbé Michel Beaumont, intitule « Réfléchir en chrétien sur la politique actuelle » et donnant un son de cloche assez différent des documents précités. En voici un résume ainsi que les réflexions qu’il suggère.
LES IDEES DE L’ABBE BEAUMONT
● Comment est présentée la doctrine de l’Eglise sur les rapports Eglise-Etat
L’abbé Beaumont insiste sur trois points :
- Cette doctrine ne se situerait que dans l’optique d’une société catholique :
Dans ces enseignements doctrinaux, même lorsqu’ils traitent de cas limites (…), les papes se situent toujours dans l’optique d’une « société catholique », qui doit prendre en compte des réalités religieuses minoritaires. (p.21)
- Cette doctrine n’avait rien de spécifique pour les Etats non catholiques :
A notre connaissance toutefois, jusqu’à Pie XII, il n’existe pas de document doctrinal traitant des obligations religieuses d’un Etat non catholique. (p.21)
- Cette doctrine ne se référerait qu’à la conception classique de l’Etat :
Lorsqu’ils adressent des enseignements doctrinaux a une « société catholique », les papes se référent en même temps à une
« conception classique » de l’autorité politique et de l’Etat. En gros, ils parlent à une communauté politique ou un dux (roi, président, premier ministre, etc.) à la charge de mener le peuple vers un bien commun défini par des valeurs spirituelles,
culturelles et matérielles proprement humaines. (p.21)
● La mondialisation fait disparaitre la possibilité même d’une société majoritairement catholique et d’un Etat classique
Peut-il exister encore, en n’importe quel point de la terre, une société majoritairement catholique ? La question n’est pas de fait, mais de droit. Car la mondialisation semble faire de toute société, de tout Etat-nation, un simple territoire du « village Global ». De ce fait, même un pays qui comprendrait une majorité de catholiques verrait cette majorité devenir automatiquement minorité dans le cadre du « pays-monde ». (p.22)
Quant à l’Etat classique, il disparait lui aussi :
La dissolution du pouvoir politique, son éclatement entre de multiples nouveaux centres de pouvoir, est une réalité qui ne cesse de s’affirmer. (p.24)
● La doctrine classique des papes ne serait plus « possible »
Si, en vertu de l’actuelle mondialisation, tout pays, devenu un simple territoire du « village global », se trouve insère dans une entité politique ou les catholiques sont très nettement minoritaires, comment la doctrine classique des papes demandant qu’un pays majoritairement catholique reconnaisse le règne du Christ dans ses institutions politiques serait-elle encore possible ? Dans cette hypothèse, nous assisterions à la disparition radicale de la notion d’une « société majoritairement catholique » et donc, par conséquent, du concept d’Etat catholique, au sens ou l’entendaient les papes. (p.23)
REFLEXIONS SUR LES IDEES DE L’ABBE BEAUMONT
Il y a beaucoup de choses vraies dans les constats de l’abbé Beaumont sur le phénomène de mondialisation. En revanche, nous parait défectueuse la manière dont il considère la doctrine de l’Eglise sur les rapports Eglise-Etat.
● Une doctrine qui serait liée à des circonstances particulières
La doctrine de l’Eglise serait faite pour une société majoritairement catholique et un Etat classique. Mais non ! Elle est faite pour tous les temps, pour tous les types de sociétés, qu’elles soient catholiques ou non, pour tous les types de pouvoirs politiques, qu’ils soient classiques ou « éclatés entre de multiples nouveaux centres de pouvoir ».
Pour la doctrine qui nous intéresse ici, la chose a été précisée par Pie XI dans ce passage de l’encyclique Quas primas instituant la fête de la Royauté du Christ :
En cette matière (la Royauté du Christ), il ne faut pas distinguer entre les individus et les sociétés domestiques et civiles, puisque les hommes réunis en société ne sont pas moins sous la puissance du Christ que les particuliers.
Qu’elle soit ou non applicable dans telle ou telle circonstance, la doctrine reste la doctrine ; elle doit continuer à régner dans les esprits et être professée :
Le plus grand malheur pour un siècle ou un pays, disait Mgr Freppel, c’est l’abandon ou l’amoindrissement de la vérité. On peut se relever de tout le reste ; on ne se relève jamais du sacrifice des principes. Les caractères peuvent fléchir à des moments donnes et les mœurs publiques recevoir quelque atteinte du vice ou du mauvais exemple, mais rien n’est perdu tant que les vraies doctrines restent debout dans leur intégrité. Avec elle, tout se refait tôt ou tard, les hommes et les institutions, parce qu’on est toujours capable de revenir au bien lorsqu’on n’a pas quitte le vrai. Ce qui enlèverait jusqu’à l’espoir même du salut, ce serait la désertion des principes, en dehors desquels il ne se peut rien édifier de solide et de durable.
Aussi, le plus grand service qu’un homme puisse rendre à ses semblables, aux époques de défaillance ou d’obscurcissement, c’est d’affirmer la vérité sans crainte, alors même qu’on ne l’écouterait pas ; car c’est un sillon de lumière qu’il ouvre à travers les intelligences, et, si sa voix ne parvient pas à dominer les bruits du moment, du moins sera-t-elle recueillie dans l’avenir comme la messagère du salut. [2]
La doctrine sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat est, répétons-le, faite pour tous les temps et pour tous les cas de figure. Il n’existe pas, il ne peut pas exister une doctrine pour les Etats non catholiques à côté d’une doctrine pour les Etats catholiques, pas plus qu’il n’existe une doctrine du mariage pour les divorces à côté d’une doctrine du mariage pour les couples fideles. Aussi, ne comprend-on pas la remarque de l’abbé Beaumont :
(…) A notre connaissance toutefois, jusqu’à Pie XII, il n’existe pas de document doctrinal traitant des obligations religieuses d’un Etat non catholique.
Si la doctrine ne change pas, ses conditions d’application changent. Et c’est là que peut intervenir un « éclairage magistériel ». [3] Pour la doctrine sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat, un
tel éclairage, depuis quarante ans, est soit inexistant soit défaillant.[4] L’abbé Beaumont a pleinement raison de souligner ce point. [5]
● Un raisonnement du type thèse-hypothèse
On se rappelle l’argumentation utilisée par Mgr Dupanloup, en 1864, pour escamoter la doctrine antilibérale affichée dans l’encyclique Quanta Cura et le Syllabus du bienheureux Pie IX. La doctrine (appelée thèse) est considérée comme magnifique mais inapplicable ; on la couvrira de louanges avant de l’oublier et de s’intéresser (sans éclairage doctrinal) à la situation présente qualifiée d’hypothèse.[6]
En suggérant que la doctrine de l’Eglise serait liée à telle ou telle circonstance (société majoritairement catholique, Etat de type classique), l’abbé Beaumont se rapproche de la position libérale de Mgr Dupanloup avec sa formule thèse-hypothèse.
● L’impossibilité d’une société majoritairement catholique
Dans les circonstances actuelles, l’existence d’une société majoritairement catholique devient humainement de plus en plus improbable. Mais les circonstances peuvent changer. Le retour de sociétés majoritairement catholiques et d’Etats catholiques est ainsi annoncé dans le message de la Salette pour la période qui suivra immédiatement la mort de l’Antéchrist :
Tout à coup, les persécuteurs de l’Eglise de Jésus-Christ et tous les hommes adonnés au péché périront et la terre deviendra comme un désert. Alors se fera la paix, la réconciliation de Dieu avec les hommes ; Jésus-Christ sera servi, adore et glorifie ; la charité fleurira partout. Les nouveaux rois seront le bras droit de la sainte Eglise, qui sera forte, humble, pieuse, pauvre, zélée et imitatrice des vertus de Jésus-Christ. L’Evangile sera prêche partout, et les hommes feront de grands progrès dans la foi, parce qu’il y aura unité parmi les ouvriers de Jésus-Christ et que les hommes vivront dans la crainte de Dieu.[7]
Texte à rapprocher de ce passage de la deuxième partie du secret de Fatima :
A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et il sera donné au monde un certain temps de paix[8]
*
En conclusion, prenons au sérieux le diagnostic de saint Pie X au sujet de la France, diagnostic fait en 1906 et en harmonie avec le message de la Salette :
Le salut de la France ne peut être obtenu que par la reconnaissance du règne du Christ sur la nation.[9]
Et restons fideles à la doctrine de la Royauté sociale de Notre Seigneur. Nous savons qu’un jour elle sera mise en pratique et si, à notre époque, elle parait inapplicable ou peu applicable, elle doit être professée avec d’autant plus d’énergie, suivant le conseil de dom Gueranger :
Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la vérité. Cette confession, nous dit l’Apôtre, est le salut de ceux qui la font et l’expérience démontre qu’elle est aussi le salut de ceux qui l’entendent.[10]
Arnaud de Lassus
[1] Itinéraires, juillet-octobre 1988
[2] Mgr Freppel, cite par Jean Ousset, L’action, p.213
[3] Expression de l’abbé Beaumont
[4] L’ « éclairage magistériel » est défaillant parce qu’une doctrine nouvelle (non compatible avec la doctrine traditionnelle) a été introduite par la Déclaration conciliaire sur la liberté religieuse ; doctrine qui, telle qu’elle a été appliquée depuis 40 ans, aboutit à la séparation de l’Eglise et de l’Etat (voir à ce sujet, dans le présent numéro, l’aide-mémoire sur la liberté religieuse). On pourra se reporter par ailleurs à l’article Emile Poulat et la laïcité du n°175 (octobre 2004) de l’AFS. Y étaient commentes les prises de position de cet auteur (et à sa suite de l’abbé Guillaume de Tanouarn) en faveur de la loi de 1905, loi qui posait clairement le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat
[5] On pourrait remarquer que, sur d’autres questions importantes, l’éclairage magistériel n’existe pas non plus ; il fait défaut, depuis plus de deux siècles, sur la doctrine de l’Eglise sur l’argent
[6] L’argumentation thèse-hypothèse est ainsi présentée par l’abbé A. Roussel dans son livre Libéralisme et catholicisme, p.96 : ≪ Le ≪ Catholique-libéral ≫, lui, sépare la fin et les moyens, la théorie et la pratique ; pis encore, il les oppose jusqu’à les rendre incompatibles. Pour lui, la ≪ thèse ≫ c’est l’ ≪idéal ≫ impossible, l’absolu chimérique, l’abstrait irréel ; l’≪ hypothèse ≫ c’est le ≪ possible ≫, le concret, le réel (…). Il ne veut pas voir qu’entre l’oubli de la thèse et sa réalisation immédiate et complète il y a le milieu, ≪ juste ≫ cette fois, qui consiste à la vouloir sans cesse et à la réaliser le plus possible dans les circonstances données. Au lieu de voir d’abord la ≪ thèse ≫, c’est-à-dire la fin à vouloir et les règles générales et particulières de son application que fournit la théorie, pour ensuite l’affirmer franchement et la réaliser prudemment, il s’enferme dans la complexité obscure des cas individuels et, hypnotisé par les difficultés pratiques de l’ ≪ hypothèse ≫, il en vient à minimiser ou même à dissimuler la ≪ thèse ≫ : ainsi ce n’est plus la théorie qui règle la pratique, c’est la pratique qui mesure la théorie ≫.
[7] Le texte du message de la Salette est reproduit dans les brochures AFS « Notre- Dame de la Salette, le cent cinquantième anniversaire de l’apparition » et « Un éclair dans le ciel, Fatima ».
[8] Cf. la brochure AFS Un éclair dans le ciel, Fatima, p. 38
[9] Saint Pie X, lettre à l’abbé Debout, 8 mai 1906
[10] Dom Gueranger, Le sens chrétien de l’histoire, p.53 (Edit. Plon).
Source: AFS




Vatican II a officiellement abandonné cette doctrine du Christ-Roi.
C’est la base du combat de Mgr Lefebvre, l’origine de son NON POSSUMUS.
Il explique cela en détail, en long, en large et en travers.
Il explique notamment à quel point Ratzinger est un théologien opposé à cette doctrine.
Mgr Lefebvre a si justement écrit un livre: “ils l’ont découronné”
Et Assise est précisément la négation des droits du Christ-Roi sur son Eglise catholique via son vicaire qui doit enseigner la Vérité en toute Charité mais sans concession.